
Bryan Johnson dépense environ deux millions de dollars par an pour ralentir son vieillissement. Réveil à 4h30, cent vingt gélules de compléments chaque matin, deux repas de 1 977 calories, électrostimulation musculaire, casque à LED, transfusions de plasma partagées avec son fils adolescent. Son projet s’appelle Blueprint. Son objectif affiché n’est pas de vivre mieux : c’est de ne pas mourir. Ce cas extrême n’est pas une anecdote isolée. Il est le symptôme visible d’un mouvement plus large, né dans un milieu précis, porté par une idéologie précise, et qui pose une question qu’aucune organisation ne peut se permettre d’ignorer : que fait-on de sa propre finitude quand on a les moyens de la repousser ?
D’où vient l’idée
Le mouvement de la longévité ne sort pas de nulle part. Il prend racine dans le transhumanisme des années 1990, une philosophie qui refuse l’idée que le vieillissement et la mort soient des fatalités biologiques. Le courant extropien, fondé par Max More, formule déjà cette ambition en ces termes : améliorer sans limite les capacités intellectuelles, physiologiques et émotionnelles de l’espèce. Ray Kurzweil, ingénieur chez Google et théoricien de la « singularité technologique », en devient la figure la plus citée. Il prédit qu’à partir de la fin des années 2020, la biologie humaine pourra être directement reprogrammée, et qu’un homme aujourd’hui âgé de cinquante ou soixante ans pourrait être le premier à atteindre mille ans.
Ce qui est moins souvent raconté, c’est l’origine personnelle de cette obsession chez Kurzweil lui-même. Son père est mort d’un infarctus à 58 ans. Depuis, il conserve chez lui des centaines de boîtes de documents le concernant : lettres, factures, films, disques. Le projet, dit-il, est de recréer un jour son père grâce à l’intelligence artificielle, de façon si fidèle que ceux qui l’ont connu ne puissent pas faire la différence. Le philosophe Philippe Decan y voit moins une théorie scientifique qu’un mécanisme de déni non résolu. La nuance compte : le mouvement de la longévité n’est pas né d’abord d’un calcul économique, mais d’un deuil impossible à faire.
Ce que le mouvement inclut aujourd’hui
Le transhumanisme des années 1990 était une philosophie de niche. La longévité contemporaine est devenue une industrie, financée par des entrepreneurs qui ont fait fortune ailleurs : Jeff Bezos avec Altos Labs, Peter Thiel avec la Methuselah Foundation, Bryan Johnson avec son propre fonds après la vente de Braintree à PayPal pour 800 millions de dollars.
Le socle scientifique invoqué est celui des « Hallmarks of Aging », neuf mécanismes biologiques du vieillissement identifiés en 2013 : instabilité génomique, raccourcissement des télomères, dérèglement épigénétique, entre autres. Autour de ce socle s’est construit tout un écosystème de pratiques : rapamycine détournée de son usage en transplantation d’organes, thérapie génique expérimentale, transfusions de plasma jeune, mesure biométrique continue du sommeil, du sang, de la densité osseuse. L’idée centrale, portée notamment par Aubrey de Grey, est celle d’une « vitesse d’échappement de la longévité » : vivre assez longtemps, avec une médecine qui progresse assez vite, pour ne jamais rattraper la mort.
Le consensus scientifique, lui, reste absent. David Sinclair, chercheur à Harvard spécialiste du vieillissement, résume la situation avec prudence : ce que montre Bryan Johnson, c’est ce qu’on peut désormais mesurer, pas ce qui fonctionne réellement. Andrew Steele, chercheur indépendant et auteur du livre Ageless, va plus loin : aucune intervention médicale n’a, à ce jour, démontré qu’elle prolonge la vie humaine en agissant sur le vieillissement lui-même. Bryan Johnson a lui-même arrêté la rapamycine en 2024, après des effets secondaires qui, selon lui, dépassaient les bénéfices supposés. Une étude comparative a par ailleurs classé son protocole à deux millions de dollars par an en sixième position d’un classement informel de rajeunissement biologique, derrière plusieurs anonymes qui mangent des légumes, dorment bien et dépensent une centaine de dollars par mois.
Le lien avec l’acceptation de sa finitude
C’est là que la question dépasse la science. Le philosophe Raphaël Enthoven, débattant un jour avec le cardiologue Philippe Abastado, auteur d’un livre intitulé Le dernier déni, pose le constat suivant : la mort est omniprésente dans la condition humaine, et pourtant nous l’occultons presque entièrement de nos existences quotidiennes. Le mouvement de la longévité ne fait pas exception à ce déni. Il le systématise, le finance, le transforme en produit.
Plusieurs chercheurs qui étudient le transhumanisme, notamment Céline Lafontaine, parlent d’une « condition postmortelle » : le passage d’un déni ordinaire de la mort à une quête organisée d’une vie sans fin. Le sociologue Jean-Yves Goffi note de son côté que ce mouvement porte en lui une dimension eschatologique, presque religieuse, alors même que la plupart de ses membres se déclarent athées. Certains théologiens, comme Dominique de Gramont, vont jusqu’à rapprocher la singularité technologique de la théosis chrétienne, cette aspiration ancienne à retrouver une nature divine. L’ambition est la même : dépasser la limite. Seuls les moyens changent.
Ce que révèle, en creux, cette recherche effrénée d’années supplémentaires, c’est peut-être moins un problème de biologie qu’un problème de sens. Une vie tenue à distance de sa propre fin n’a pas nécessairement gagné en profondeur ce qu’elle a gagné en durée. Les traditions qui ont pensé la finitude avant l’ère technologique, qu’elles soient monastiques, philosophiques ou simplement issues de l’expérience du deuil, arrivent souvent à une conclusion inverse à celle de la Silicon Valley : ce n’est pas la négation de la mort qui donne de la valeur au temps qui reste, c’est sa reconnaissance. Un dirigeant qui sait que son temps est compté organise différemment ses priorités qu’un dirigeant qui croit pouvoir tout reporter. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’on vivra cent ans ou cent vingt. C’est de savoir ce que l’on fait, aujourd’hui, du temps dont on dispose réellement.
Dans la tradition monastique, au contraire, saint Benoît nous invite à « avoir la mort chaque jour devant les yeux » (RB 4,47). Cela n’a rien de « morbide », le but est de goûter chaque instant de la vie et du moment présent, être pleinement dans l’ici et le maintenant et non dans une poursuite vaine d’un « plus tard » qui ne sera peut-être jamais là ! Ce rapport à la mort que j’ai reçu en communauté – est souvent perdu dans nos sociétés occidentales. Or, le début de l’humanité a été marqué par le fait que les hominidés avaient des rites mortuaires… La vie qui vient d’être voté en France comme cette fuite de la mort est plutôt le signe d’une société malade qui a peur de sa propre limite alors que celle-ci est aussi ce qui permet la relation authentique. Comme le disait un ami hier soir, cette course à la longévité est dans la logique de performance que l’on peut voir dans d’autres domaines de vie ; optimiser son business, ses relations et finalement sa santé. Je pense parler de finitude dans un autre article… Sujet connexe est bien intéressant !
Conformément à l’Article 50 de l’acte européen sur l’IA : cet article a été rédigé avec l’assistance de Claude Sonnet 5 (Anthropic).
