Témoignage de résilience : Maria-Gabriella

Lac Kivu, région de RDC dont est originaire Maria-Gabriella.

Congolaise de la RD. Congo, plus précisément du Kivu. J’ai fait des interventions auprès des jeunes et des adultes, dont les femmes que des hommes, des filles que des garçons dans un contexte de guerre. J’ai moi-même fait face à la violence de la guerre ainsi qu’aux attaques des groupes armés. Dans la foulée, J’ai déjà perdu deux membres de famille. Plusieurs personnes ont déjà eu quelqu’un de proche abattu dans ce contexte de guerre et d’insécurité généralisée. Pourtant, enterrer les morts n’empêche pas les Congolais d’être heureux de vire. C’est le mystère de la résilience qui n’est peut-être pas à expliquer mais qu’on se trouve à vivre dans des situations où on s’y attendrait le moins. Pour ma part, ces quelques mots n’ont pas comme objectif d’expliquer à quiconque ce que c’est que la résilience et encore moins comment la vivre. Néanmoins, un témoignage peut toujours aider certaines personnes à se reconnaître quelque peu dans les expériences des autres et peut-être de tenir un peu plus à la vie malgré la conjugaison des forces mortifères autour de nous. 

Depuis que j’ai touché du doigt la force de mort dont nous sommes capables en tant qu’être humain, j’ai aussi ouvert les yeux sur les forces de vie que nous portons en nous. Ces forces, je les ai découvertes en moi et dans les autres. Mais ce qui me fascine beaucoup, c’est cette force de vie, la résilience. Je ne voudrais pas partir sur un ton académique sur ce sujet. Je vais y aller avec ce que je crois avoir vécu et ce que je crois. À plusieurs reprises dans ce contexte de guerre au Kivu, je me suis trouvée face-à-face avec les assaillants armés de couteux, des machettes, des fusils, de lance-roquettes etc. Je ne savais jamais d’avance quel geste, quel mot sortirait de moi pour faire en sorte que ces armes devant moi ne fasse pas ce pourquoi elles étaient là, soit m’enlever la vie ou enlever la vie des personnes autour de moi que je tentais de protéger. Tout ce que je sais, c’est qu’à chaque moment, je vivais une telle concentration, une sorte de connexion avec moi-même et mon entourage que chaque fois, j’avais les mots et les gestes que se révélaient ajustés à chaque situation car il y en avait plusieurs. 

Maria-Gabriella au Canada où elle étudie actuellement.

À d’autres moments, mais cette fois-ci collectivement, nous avions à faire face aux détonations des bombes tout près de nous, aux sifflements des balles qui traversaient les vitres ou les murs du lieu où nous étions, aux défoncements des portes pour pillages etc. Dans toutes ces circonstances encore, d’où viennent les forces qui permettent de tenir? Pour ma part, ça venait de mon intérieur mais aussi du soutien des autres. Quand je dis de mon intérieur, je fais référence à ces expériences d’amour et de confiance que mes parents, ma famille et mon village avaient instauré en moi. C’était capital. Quand je parle du soutien des autres, il ne faut pas penser à des choses extraordinaires. Par exemple, une des personnes qui étaient avec moi avait déjà connu 2ème la guerre mondiale. Un jour elle avait pris une plaque de chocolat noir qu’elle avait avec elle. Voyant que moi et ma coéquipière n’avions plus le temps de nous alimenter parce qu’étant en première ligne pour protéger les autres, les attaquants venaient les uns après les autres, il était difficile de quitter pour longtemps le poste à la porte, elle avait donc découpé le chocolat en petits morceaux emballés individuellement dans du papier en aluminium. Dès que j’avais eu quelques minutes pour aller donner des nouvelles de la situation à tout le monde, elle me remit en deux paquets les morceaux de chocolat. « Tiens, disait-elle, un pour toi, un pour ta compagne. C’est déjà découpé. Quand vous n’avez plus d’énergie, mettez un morceau dans la bouche, ça va vous aider à continuer la lutte ».

Dans les circonstances de guerre, il me semble qu’il n’y a pas plus forts. La personne apparemment plus forte peut s’affaiblir dans les instants suivants. L’attention des personnes les unes envers les autres, les petits gestes, tel que tenir la main ce celui ou celle qui tremble, dormir à tour de rôle et accepter que ça soit ainsi, soit parce qu’il faut absolument veiller, ou bien parce que là où c’est possible de s’étendre on ne peut le faire que pour une ou 2 personnes etc. tout cela crée une dynamique de résilience collective. Pour ma part, j’ai appris à dormir, manger à tour de rôle. Le point ici est de penser aux autres, et surtout aux plus vulnérables. On se guérit aussi en prenant soins des autres mais il ne faut pas le faire au dépend de soi. L’équilibre est nécessaire. On donne aux autres et on reçoit des autres aussi.

Je dois souligner ici quelque chose de spécial, c’est le rire et la moquerie. Que de fois nous avions ri de ce qui se passait sous nos yeux. Quelqu’un qui met toute son énergie à défoncer une porte solide croyant entrer dans la pièce où il va trouver des dollars et qui se retrouve devant des rayons des livres et des personnes qui le regardent. Il demande alors, où sont les dollars. Une personne du groupe lui dit : regarde les autres sont de l’autre côté plus loin entrain de se servir les dollars par-là. Cette homme, ivre du sang des humains car son regard en témoigne, le voilà qui nous laisse tranquilles et va chercher les dollars dans la direction qui lui était indiquée. Comment retenir le rire. À chaque fois que les tirs et les bombardements commençaient, les mamans au Sud-Kivu disaient aux enfants que « la musique de l’État venait de reprendre ». 

Il y en aurait beaucoup à raconter. Cependant, je crois que les expériences de la vie, celles que j’ai trouvé gratifiantes autant que celles qui m’ont défié mais desquelles j’ai appris ont contribué à me tenir debout au milieu de ces tourbillons. C’est en suivant la formation humaine et intégrale à Montréal que j’ai pu réaliser la complexité des situations que j’avais vécu et les forces que j’avais pour y répondre. Ces expériences ont finalement renforcé ma vie et me permettent d’en aider d’autres, pas tant par des discours que juste d’être qui je suis devenue aujourd’hui, tout en espérant continuer de grandir avec ce bagage exceptionnel tiré de mon parcours mais aussi de mes recherches et des personnes que j’ai côtoyées et celles que j’ai aidées. Il y a quelque chose qu’on acquiert du fait d’être passé par ces genres d’expériences qui va au-delà des mots et quand finalement on y met des mots parce qu’on veut aider une autre personne, ces mots atteignent la profondeur correspondant à d’où ils viennent et où ils se posent. En tant que coach de vie, c’est cela l’expérience que je vis.

Que ce soit dans ma région au Kivu en République Démocratique du Congo, en Syrie, en Ukraine ou ailleurs, partout où des peuples subissent les guerres, ou les catastrophes naturelles, la résilience est beaucoup plus présente qu’on y pense. Déjà le fait de ne pas se laisser aller à la mort mais de décider de se lever, de respirer, de regarder une lumière solaire dans ces circonstances où ce n’est pas évident de faire ces choses est une marque énorme de la vie qui prend le dessus sur les forces de la mort. J’ai une pensée à toute personne qui en ce moment a besoin d’un renforcement de ses énergies pour continuer à tenir à la vie. Et pour celles et ceux qui tombent et passent de l’autre bord, allez-y avec dignité et amour que personne ne peut vous voler, une autre vie vous y attend. 

Paix et amour à tous ceux et celles qui lirons ces lignes.

Maria-Gabriella

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