Le leadership selon saint Benoît

source image : image prise dans le cloître de l’abbaye de Monte Oliveto représentant Saint Benoît et une communauté

Qu’est-ce que le leadership pour Saint Benoît ? En quoi il peut inspirer et nourrir la posture de leader de ceux qui ont une responsabilité dans la société, que ce soit comme parent, manager, dirigeant ?

En étant moniale bénédictine, j’ai découvert la tradition monastique chrétienne. J’ai été particulièrement nourrie par le texte qui organise la vie bénédictine : la Règle de Saint Benoît. Texte concret qui organise la vie commune qui est décrite par lui avec trois axes : « en communauté, sous une règle et un abbé ». Nous allons voir ici le rôle de l’abbé qui est le responsable de la communauté monastique et exerce son autorité de façon très singulière et qui peut inspirer la conduite des managers, dirigeants et leaders d’aujourd’hui !

Le leadership selon la règle de saint Benoît : conduire comme un père, non comme un chef

La règle de saint Benoît n’est pas un manuel de management, mais un texte spirituel destiné à organiser la vie d’un monastère. Pourtant, sa vision de l’abbé – le supérieur de la communauté – trace un portrait étonnamment actuel du leader, appelé à servir, écouter et discerner plutôt qu’à dominer et contrôler.

Saint Benoît parle de l’abbé comme d’un « père » chargé de « gouverner des âmes dont il devra rendre compte ». L’autorité n’est donc jamais présentée comme un pouvoir à exercer pour soi, mais comme un service exigeant. Le chef n’est pas propriétaire de la communauté, il en est le gardien et le garant de la mission.

1. L’autorité comme service responsable

Dans la règle, l’abbé reçoit une responsabilité redoutable : il devra répondre non seulement de ses actes, mais aussi de la manière dont il aura conduit les frères qui lui sont confiés. Ce principe renverse la logique managériale classique : plus on a de pouvoir, plus on est exposé et plus on est tenu à l’exigence intérieure.

Benoît insiste sur l’exemplarité du supérieur : il doit enseigner « plus par ses actes que par ses paroles ». Autrement dit, le premier langage du leader est son comportement quotidien : sa manière de parler, de gérer les conflits, de vivre la sobriété ou la justice. Là où beaucoup de leaders modernes misent sur le discours, la règle rappelle que la crédibilité vient d’abord de la cohérence de vie.

Un autre passage souligne que l’abbé doit « se rappeler sans cesse quel fardeau il porte » : la charge de conduire des personnes singulières, avec leurs fragilités, leurs résistances et leurs dons. Le leader bénédictin ne se définit pas par son titre, mais par la qualité de sa responsabilité.

2. S’adapter aux personnes : la finesse de l’accompagnement

Saint Benoît montre une grande connaissance du cœur humain. Il explique que l’abbé devra « se plier aux caractères multiples » et « adapter sa conduite à chacun », car un même remède ne convient pas à tous. Certains ont besoin d’encouragements, d’autres de fermeté, d’autres encore de patience et de temps.

Cette intuition est au fondement d’un leadership vraiment personnalisé. Le supérieur ne se contente pas d’appliquer des règles générales : il observe, écoute, discerne ce qui aidera chaque frère à grandir. L’objectif n’est pas seulement d’obtenir un bon fonctionnement du monastère, mais de conduire chacun vers une maturité humaine et spirituelle.

Dans un contexte professionnel, cela invite le manager à renoncer au « one size fits all » : il ne s’agit pas de traiter tous les collaborateurs de manière uniforme, mais de les accompagner selon leur rythme, leur maturité, leur histoire. La règle de saint Benoît rappelle ainsi que le leadership est un art de la nuance autant que de la décision.

3. Décider après avoir consulté : l’écoute comme méthode

Les premiers mots  de la règle de Saint Benoît sont : « Ecoute, ô mon fils… » Pour moi, c’est la première qualité nécessaire à l’abbé et à tout responsable ! Un des chapitres les plus importants de la règle décrit la manière de décider les affaires importantes. Saint Benoît demande à l’abbé de convoquer toute la communauté, d’exposer l’enjeu, puis d’« écouter le conseil des frères ». Il précise même que Dieu peut parler par la bouche du plus jeune : c’est pourquoi il faut entendre tous les avis, pas seulement ceux des anciens.

Ce processus repose sur trois piliers :

  • La consultation réelle : l’abbé ne cherche pas à légitimer une décision déjà prise, mais accepte d’être éclairé par les autres.
  • La valeur de chaque voix : la parole du plus discret peut révéler un angle mort ou une intuition juste.
  • La responsabilité finale du chef : après avoir écouté, l’abbé décide ce qui est « le plus utile » pour la communauté, et non ce qui lui plaît le plus personnellement.

On y retrouve la logique d’un leadership participatif : la décision n’est pas abandonnée à la majorité, mais elle est préparée par une écoute large et sincère. Pour un manager, cela se traduit par des temps de consultation structurés, des réunions où l’on donne la parole à tous, et une capacité à trancher en assumant ses choix.

4. Un leadership enraciné dans la prière : la relation de l’abbé à Dieu 

La prière est au cœur de la règle de saint Benoît et transforme profondément la manière d’exercer le leadership. Pour Benoît, l’abbé n’est pas d’abord un gestionnaire, mais un homme placé devant Dieu, responsable d’âmes dont il devra rendre compte : il se sait regardé, éclairé et parfois corrigé par Dieu dans la prière. Sa manière de gouverner naît donc de cette relation vivante à Dieu, dans laquelle il cherche à discerner ce qui est juste avant de décider. La prière quotidienne – régulière, humble, souvent silencieuse – devient le lieu où il dépose ses soucis, ses peurs, ses colères, et accepte de ne pas tout maîtriser : il confie la communauté à Celui qui en est le vrai maître.

Concrètement, cela signifie que le leader « bénédictin » ne dirige pas uniquement avec son intelligence ou son expérience, mais avec un cœur qui se laisse travailler par Dieu. Dans la prière, l’abbé relit ses décisions, ses relations, ses échecs, et demande lumière, miséricorde et force pour continuer à servir. Cette relation à Dieu l’aide aussi à regarder chaque frère comme un être unique, créé et aimé, et non comme un simple moyen de produire du résultat. Même dans un contexte professionnel non confessionnel, cette dimension peut s’incarner par des temps réguliers de silence, de méditation ou de relecture de journée : des espaces protégés où le leader se remet à une source plus grande que lui, laisse son leadership se purifier, se pacifier et s’orienter vers le service.

  TÉMOIGNAGE –   Personnellement, j’ai beaucoup reçu de celle qui a été ma prieure – la responsable de ma communauté – pendant 17 ans. Bien que souvent critiquée par certaines personnalités fortes, elle a tenu le cap avec humilité pour faire grandir la communauté. Ce n’était pas celle qui parlait le mieux, ce qui est parfois le piège dans l’Eglise et ailleurs de mettre en avant ceux qui « causent bien » mais ne vivent pas bien… mais elle avait une vraie qualité d’écoute. Elle a reçu la charge de prieure – car oui, c’est ainsi que St Benoît nomme les responsabilités reçues au sein de la communauté, une « charge » – en pleine crise. Elle avait cette posture d’écoute de toutes et chacune,.. C’est une personne humble qui ne croit pas qu’elle sait mais  apprend en cheminant et cette vision pour faire avancer à la fois chaque sœur de la communauté et le « corps » communautaire vers plus de Vie. Je lui en suis très reconnaissante car je suis qui je suis aussi grâce à sa posture de leader qui m’a accompagné pour guérir de mes blessures non pas en prétendant « faire elle-même » mais en me renvoyant vers des professionnels compétents pour le faire. Un « vrai » leadership ne prétend pas « tout faire », mais renvoyer vers d’autres en sachant s’entourer, déléguer les compétences selon ses capacités. Merci Mère Marie-Placide d’avoir été cette Amma, cette mère spirituelle qui m’a fait grandir vers qui je suis et je deviens ! Cela rejoint aussi pour moi ce que les parents font pour leurs enfants : viser à les rendre autonome et les faire grandir !  

5. Une fermeté ajustée, jamais humiliante

La règle n’ignore pas les réalités difficiles : indiscipline, tensions, erreurs répétées. Saint Benoît prévoit des étapes pour accompagner le frère en difficulté : reprendre le dialogue en envoyant un frère en qui il a confiance, parler en petit comité. Ce processus gradué montre que l’autorité doit être à la fois ferme et patiente.

L’abbé est invité à se comporter comme un bon médecin : certains patients ont besoin de remèdes doux, d’autres de traitements plus vigoureux. La clé, c’est le discernement. Benoît met aussi en garde contre deux excès : la dureté, qui écrase, et le laxisme, qui laisse les personnes se perdre. Le supérieur doit chercher une « juste mesure » entre miséricorde et exigence.

Dans un contexte de leadership moderne, ces principes invitent à assumer le recadrage quand il est nécessaire, mais sans humiliation ni violence symbolique. La sanction – quand elle s’impose – doit viser le bien de la personne et de la communauté, non la vengeance ou le soulagement du chef.

6. La gestion du temps : un rythme au service de la paix intérieure

La règle de saint Benoît est aussi un texte très concret sur l’organisation de la journée. Elle répartit le temps entre prière, travail, lecture, repos, temps fraternels. Ce rythme structuré n’a pas pour but de remplir l’agenda, mais de protéger la paix intérieure et la qualité de la vie commune.

Pour un leader, cette sagesse se traduit par plusieurs points :

  • Protéger des temps de recul : le supérieur a besoin de moments réguliers pour réfléchir, relire, prendre du recul sur ses décisions et son propre cœur.
  • Éviter la dispersion : la journée des moines est cadencée pour éviter que les urgences ne dévorent l’essentiel ; de même, un leader gagne à clarifier ce qui est non négociable (réunions d’équipe de fond, temps de préparation, formation…).
  • Relier action et sens : le travail n’est jamais coupé de la prière et de la réflexion, signe que l’action n’a de valeur que si elle s’inscrit dans un horizon plus large de sens.

Un leadership inspiré de saint Benoît cherchera donc un équilibre entre efficacité et intériorité, rythme et souplesse, action et silence.

7. Devenir un leader « bénédictin » aujourd’hui

S’inspirer de la règle de saint Benoît ne signifie pas transposer à l’identique la vie monastique dans l’entreprise, mais accueillir quelques grands axes :

  • Te percevoir comme « père » ou « mère » – qui prend soin et fait grandir – plutôt que comme simple détenteur de pouvoir.
  • Mettre ta vie en cohérence : ce que tu demandes aux autres, tu t’efforces d’abord de le vivre toi‑même.
  • Consulter largement, écouter les plus discrets, puis décider avec courage.
  • Adapter ton style à chaque personne, en cherchant ce qui l’aidera vraiment à grandir.
  • Assumer une fermeté juste, sans dureté ni complaisance.
  • Prendre soin de ton propre rythme de vie pour rester intérieurement unifié.

La règle de saint Benoît demeure, quinze siècles plus tard, une école de leadership profondément humaine et spirituelle, qui rappelle que conduire des personnes est d’abord une affaire de cœur, de discernement et de fidélité à une mission plus grande que soi et aussi une responsabilité tant vis-à-vis des personnes, que vis-à-vis de la communauté, de la société et même vis-à-vis de Dieu. Elle demande écoute, humilité et don de soi pour emmener à chaque fois chaque personne et le « groupe » plus loin !

  BIBLIOGRAPHIE –   La Règle de Saint Benoît   Pour aller plus loin, je t’invite bien sûr à lire la Règle de Saint Benoît. Les moines de l’abbaye de Maylis ont mis en ligne différentes version, disponible icitte : https://www.abbayedemaylis.org/2016/11/25/la-regle-benedictine-en-ligne/   En édition papier, mes deux versions préférées sont :   La Règle de Saint Benoît Texte latin-français, DDB, 1980. Personnellement, j’aime beaucoup l’édition réalisée lors du 15ème centenaire de la naissance de saint Benoît. C’est une version bilingue très pratique d’un livre qui reste au format poche. Avec une introduction d’André Louf – abbé bénédictin qui a fait beaucoup pour faire connaître la tradition bénédictine et monastique. C’est une version de travail aussi car vous avez en vis-à-vis le texte le texte latin et la traduction française et une division en verset qui permet des références faciles. Sœur Marie-Pascal Dickson, La Règle de Saint Benoît, Parole et Silence, 2014. C’est la version faite dans la communauté où j’étais par une ancienne chartiste. J’aime cette traduction très « libre » de mère Marie-Pascale, et le fait que l’édition originale était très aérée et sur du beau papier qui le rendrait très agréable à lire. Ce n’est pas une édition de travail, plus de méditation. Une nouvelle édition commentée a été faite en 2014 https://www.paroleetsilence.com/La-Regle-de-saint-Benoit_oeuvre_11406.html   De nombreux commentaires et introductions existent. J’ai eu la chance de vivre une session et de travailler à partir de la méthode offerte par une bénédictine allemande qui a travaillé et enseigné la règle de Saint Benoît toute sa vie : sœur Aquinata Böckmann. Je recommande vivement au minimum son livre : Aquinata Böckmann, Apprendre le Christ. A l’écoute de Saint Benoît, Abbaye de Bellefontaine, collection Vie Monastique n° 41. Sœur Aquinata a aussi écrit un commentaire en plusieurs volumes qui est très précieux si vous voulez aller plus loin. Tous ces ouvrages sont disponibles icitte : https://www.decitre.fr/auteur/358913/Aquinata+Bockmann   Voici deux articles disponibles en ligne que j’ai trouvé intéressant sur le lien entre st benoît et le management en entreprise notamment : https://www.stephanebataillon.com/dossier-spiritualite-management-et-si-on-sinspirait-des-moines/https://www.aecfrance.fr/regle-de-saint-benoit-et-gouvernance-d-entreprise-a175674692

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