L’hystérie

Quelle est l’origine de l’hystérie ? Quel est le lien avec l’utérus ? Quelle est l’histoire et les conséquences de la manière dont les penseurs grecs ont pensé l’hystérie jusqu’à nos jours. Voici l’objet de cet article sur une expression dont peu soupçonne l’origine si lointaine !

Quand j’étais étudiante en histoire grecque, j’ai suivi un cours de Nadine Bernard, Femmes et sociétés dans la Grèce antique, dont elle a fini par faire un livre publié chez Armand Collin quelques années plus tard. Professeure engagée et féministe, c’est elle qui m’a fait découvrir l’origine du mot « hystérie » ! Car oui, encore aujourd’hui, quand une femme ose sortir de ses gonds, on la qualifie vite d’hystérique, et cela ne date pas d’hier, alors que pour un homme, cela passe « crème » ! Pourquoi cette différence ? C’est cela que nous allons regarder dans cet article : l’origine de ce terme et son développement jusqu’à nos jours. Parce que comprendre l’origine et le développement des idées est aussi ce qui permet de se positionner en conscience face à elle, je vous partage le fruit de cette recherche, aidée de Perplexity.ai et pour la bibliographie avec Scholar GPT.

L’Hystérie : Étymologie, Textes Antiques et Conséquences Historiques

Origine du mot « hystérie » et sa charge étymologique

Le terme « hystérie » provient du grec ancien ὑστέρα (hystéra), signifiant littéralement « utérus », transmis au latin sous la forme hystera puis à la langue française au début du XVIIIe siècle. Cette étymologie directe révèle une vérité profonde : depuis l’Antiquité, l’hystérie n’a jamais été conçue comme une maladie générale de l’humanité, mais comme une affection intrinsèquement liée au corps féminin et, plus précisément, à l’organe reproducteur de la femme. Le mot lui-même porte en ses lettres la réduction de la femme à son utérus.quillbot+1

Les textes fondateurs : Platon, Aristote et Hippocrate

Les théories antiques sur l’hystérie reposent sur une conceptualisation révolutionnaire et durable de l’utérus : celui-ci n’est pas un simple organe, mais un animal vivant au sein de la femme, doué de désirs propres, capable de se mouvoir dans tout le corps et responsable des troubles mentaux et physiques féminins.

Platon (Timée 91c) formule ainsi l’une des descriptions les plus célèbres et les plus influentes :

« Chez les femmes, ce qu’on appelle matrice ou utérus est un animal qui vit en elles avec le désir de faire des enfants ; lorsque, malgré l’âge propice, il reste un long temps sans fruit, il s’impatiente et supporte mal cet état ; il erre partout dans le corps, obstrue les passages du souffle, interdit la respiration, jette en des angoisses extrêmes et provoque d’autres maladies de toutes sortes » sites.comncogroup

Cette description établit les éléments fondamentaux de la doctrine : l’utérus possède une volonté propre, un désir insatiable d’enfanter, et lorsqu’il demeure inemployé (stérile), il devient une menace ambulante. L’errance de cet organe produit la suffocation hystérique, symptôme cardinal caractérisé par l’arrêt de la respiration, l’altération de la conscience et des convulsions.

Aristote approfondit cette vision en termes plus anatomiques. Dans ses Traités biologiques, notamment la Génération des animaux (I, 11, 719a), il affirme que « l’utérus voyage beaucoup ». Il compare également l’utérus à un vase susceptible d’aspirer et de retenir des humeurs, établissant une mécanique du déplacement qui sera reprise pendant plus de deux millénaires.sites.comncogroup

Hippocrate, dans son traité Des maladies des femmes, systématise l’observation clinique. L’utérus, selon lui, peut migrer vers les jambes, le gros orteil, les lombes, la vessie, le cœur, la tête, le foie, et même s’élancer à l’extérieur du corps. Lorsque cet organe se fixe au foie, les symptômes sont décrits avec un réalisme clinique frappant :sites.comncogroup

« Quand elle s’est jetée sur le foie, elle cause une suffocation subite, interceptant la voie respiratoire qui est dans le ventre. Le blanc des yeux se renverse, la femme devient froide, et même quelquefois livide. Elle grince des dents ; la salive afflue dans sa bouche et elle ressemble aux épileptiques »sites.comncogroup

Aretée de Cappadoce (Ier siècle de notre ère) synthétise ces théories en une formule mémorable : « Rien en un mot de plus mobile et de plus vagabond que la matrice… la matrice est entièrement chez la femme un être vivant dans un être vivant » sites.comncogroup

Traitement et thérapeutique : une vision du corps féminin

La thérapie proposée par ces médecins antiques révèle leur conception de l’utérus comme un organisme sensible possédant notamment un « nez » et une préférence pour les odeurs. Le traitement repose sur la fumigation : des parfums nauséabonds appliqués au nez pour repousser l’utérus vers le bas, et des odeurs agréables appliquées au vagin pour l’attirer vers le bas.sites.comncogroup

Hippocrate proposait même un test de fertilité basé sur ce principe : envelopper la femme de couvertures, brûler des parfums sous elle, et observer si l’odeur parvenait jusqu’aux narines et à la bouche, ce qui indiquerait qu’elle n’était pas stérile.sites.comncogroup

Une recommandation médicale centrale émerge de ces théories : les femmes doivent rester enceintes aussi souvent que possible pour garder l’utérus « occupé » et l’empêcher de se balader dans le corps.lesgeneralistes-csmf

Les conséquences sociales et politiques de l’hystérie antique

L’Antiquité et l’établissement de la domination masculine

L’hystérie n’a jamais été une simple catégorie médicale ; elle a servi de fondement « scientifique » à la domination masculine. Selon l’historienne Helen King, ces théories ont permis aux médecins grecs et romains de justifier une hiérarchie entre les sexes en présentant les femmes comme naturellement instables, irrationnelles et soumises aux rythmes de leur utérus. La femme n’est pas maîtresse d’elle-même ; elle est asservie à son organe reproducteur.lesgeneralistes-csmf

Le Moyen-Âge : de la médecine à la démonologie

Pendant le Moyen-Âge, l’hystérie subit une transformation sinistre. La suffocation hystérique (suffocatio matricis en latin) devient l’indice d’une possession démoniaque. Les convulsions et les troubles du corps féminin, autrefois attribués à l’utérus mobile, sont réinterprétés comme des signes du Mal. Cette réinterprétation a des conséquences terrifiantes : des femmes diagnostiquées comme hystériques sont déclarées sorcières et soumises aux procédures d’exorcisme, avant d’être pendues, noyées ou brûlées vives.wikipedia

La Renaissance et l’âge classique : hystérie et exclusion du pouvoir

À partir de la Renaissance, la théorie de l’hystérie est réactivée pour justifier l’exclusion systématique des femmes des sphères du savoir et du pouvoir. Au XVIe siècle, Jacques Dubois affirme l’« débilité féminine », et les troubles hystériques deviennent la preuve médicale que les femmes ne peuvent pas être gouvernantes, savantes ou citoyennes actives. Elles manquent d’autonomie volontaire précisément parce que leur corps les gouverne.wikipedia

Le XIXe siècle : spectacularisation et pathologisation

Au XIXe siècle, l’hystérie atteint son apogée comme catégorie médicale et culturelle. Jean-Martin Charcot, le fondateur de la neurologie moderne, transforme l’hystérie en spectacle public. À l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, il provoque des crises hystériques chez ses patientes par l’hypnose, les présente devant un public bourgeois fasciné, et établit le lien entre hystérie et lésions du système nerveux. Cette mise en scène médicalisée contribue à renforcer le mythe culturel de la femme hystérique : capricieuse, faible, instable, dotée d’un désir violent et potentiellement dangereuse pour l’homme.lyv+1

L’hystérie devient un thème central de la littérature et de l’art. Les représentations théâtrales par des actrices comme Sarah Bernhardt diffusent l’image de la femme hystérique dans la conscience collective. Cette représentation a un effet performatif : elle crée et reproduit les comportements qu’elle prétend simplement décrire.univ-avignon

Sigmund Freud, élève de Charcot, renouvelle l’approche en intégrant le psychisme. Il affirme que l’hystérie trouve son origine dans des traumatismes oubliés qui se cristallisent en symptômes corporels. Cependant, même dans cette théorie révolutionnaire, les sujets hystériques sont quasi exclusivement des femmes bourgeoises, victimes de règles morales sexuelles rigides. L’hystérie reste fondamentalement féminine.philosciences+1

Le XXe siècle et la critique du diagnostic

Ce n’est qu’en 1980, lors de la publication de la troisième édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-III), que l’hystérie est supprimée des catégories psychiatriques officielles. Le diagnostic « hystérie » est remplacé par des termes plus descriptifs et moins stigmatisants : « troubles dissociatifs » et « troubles de conversion ».revmed+1

Cette suppression n’était pas motivée par une nouvelle compréhension neurologique, mais par une reconnaissance politique : le terme « hystérie » était devenu irrémédiablement lié à la misogynie. L’accuser d’hystérie signifiait réduire une femme à l’irrationalité, à l’incapacité et à l’infériorité fondamentale.univ-avignon

L’héritage persistant

Bien que formellement abandonné par la nosologie médicale moderne, le terme « hystérie » persiste comme stigmate culturel. L’accusation d’hystérie continue de décrédibiliser la parole des femmes, de réduire leurs préoccupations légitimes à des manifestations émotionnelles irrationnelles, et d’enraciner la discrimination sexuelle dans un discours qui se donne une apparence scientifique.univ-avignon

L’histoire de l’hystérie illustre comment une erreur scientifique — la théorie de l’utérus mobile — a été transformée en instrument de contrôle social, justifiant l’assujettissement des femmes à des rôles reproductifs et à une sphère d’autorité masculine. Cette histoire montre aussi comment la science et la médecine ne sont jamais neutres : elles reflètent et renforcent les rapports de pouvoir de leur époque, transformant les inégalités sociales en « faits naturels ».

Alors la prochaine fois qu’on te « traitera » d’hystérique parce que tu as osé juste ouvrir la bouche et dire ton point de vue, tu peux aussi éventuellement éclairer ton interlocuteur sur cette histoire « édifiante » qui n’a en réalité rien à voir avec notre utérus !

Si la question t’intéresse, tu peux encore la creuser en lisant l’un ou l’autre de ces ouvrages :

BIBLIOGRAPHIE –  

Sabine ARNAUD, Naissance de l’hystérie, Paris, 2012, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines.
Retrace l’apparition du terme « hystérie » dans la littérature médicale des Lumières et analyse sa fonction de contrôle social et sexuel.

Nadine BERNARD (dir.) et Giulia SISSA, Femmes et sociétés dans la Grèce antique, Paris, 2003, Autrement, coll. « Mémoires ».
Analyse du corps féminin comme espace instable et reproductif, justifiant sa médicalisation. L’ouvrage éclaire les racines sociales et symboliques de l’hystérie dans la culture grecque.

Lydie BODIOU et Frédéric CHAUVAUD, Utérus, Paris, 2022, SHS Éditions.
Analyse historique de la représentation de l’utérus dans les discours médicaux, de l’Antiquité à nos jours. Montre comment Aristote a associé l’utérus à l’instabilité et à la maladie.

Elsa DORLIN, La maladie a-t-elle un sexe ?, Paris, 2009, La Découverte.
Lecture critique de la construction des pathologies féminines, notamment de l’hystérie, dans le discours médical occidental depuis l’Antiquité.

Nicole EDELMAN, Que fait le genre à la maladie ?, Lyon, 2016, OpenEdition.
L’autrice explore comment les catégories de genre ont influencé la construction des maladies, notamment l’hystérie, en montrant le rôle des représentations sociales dans la médicalisation du corps féminin.
Yvonne KNIBIEHLER, Les médecins et la « nature féminine » au temps du Code civil, Paris, 1976, Éditions de l’EHESS.
Étudie la reprise des conceptions aristotéliciennes dans la médecine du XIXe siècle, notamment dans la vision naturalisée de l’hystérie comme féminine.

Charles MELMAN, Le corps depuis Aristote, Toulouse, 2010, Érès. Étudie la persistance des idées aristotéliciennes sur le corps féminin et leur impact sur la pensée psychanalytique moderne autour de l’hystérie.

Paul MENGAL, Quand la maladie d’amour devient hystérie, Paris, 2007, Rilune – Éros Pharmakon.
Montre comment l’hystérie émerge d’une relecture médicale de la passion amoureuse féminine. La transition du registre affectif au pathologique révèle une médicalisation du désir féminin.

Aline ROUSSELLE, Observation féminine et idéologie masculine : le corps de la femme d’après les médecins grecs, Paris, 1980, Éditions de l’EHESS.
Étudie comment les médecins grecs, notamment Aristote, ont théorisé une infériorité biologique des femmes, influençant la conception de l’hystérie.  

Citations et sources de la partie de l’article générée avec Perplexity.ai

Quillbot, « Quelle est l’étymologie de hystérie ? » ; Wikipedia, « Hystérie »quillbot
Wikipedia, « Hystérie » ; Le Monde, « L’étonnante histoire de la théorie de l’utérus mobile »wikipedia
Lyv.app, « Les liens entre hystérie et utérus »lyv
Valerie Bonet, « L’utérus vu par les médecins de l’Antiquité » (PDF)sites.comncogroup
Philosciences, « Les personnalités hystériques »philosciences
Université d’Avignon, « Les hystériques. Contre-histoire d’un discours »univ-avignon
Revue Médicale Suisse, « L’hystérie : une entité historique, un trouble psychiatrique »revmed
Les généralistes-CSMF, « Je ne suis pas d’humeur, mon utérus remonte dans ma poitrine »lesgeneralistes-csmf

  1. https://quillbot.com/fr/blog/foire-aux-questions/quelle-est-letymologie-de-hysterie/
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyst%C3%A9rie
  3. https://sites.comncogroup.com/files/3/2020/01.l’uterus-antique-VMme-Bonet.pdf
  4. https://lesgeneralistes-csmf.fr/2015/01/30/histoire-je-ne-suis-pas-dhumeur-mon-uterus-remonte-dans-ma-poitrine/
  5. https://www.lyv.app/le-mag/hysterie-et-uterus-une-histoire-sacrement-nevrosee
  6. https://univ-avignon.fr/colloque-international-les-hysteriques-contre-histoire-dun-discours/
  7. https://philosciences.com/hysterie
  8. https://www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2008/revue-medicale-suisse-156/l-hysterie-une-entite-historique-un-trouble-psychiatrique-ou-une-maladie-neurologique
  9. https://psychaanalyse.com/pdf/HYSTERIE_UNE_MALADIE_CONNUEPPA_Arbizio_006CM.pdf
  10. https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2014/05/08/maieutique-l-etonnante-histoire-de-la-theorie-de-l-uterus-mobile_6000148_4832693.html
  11. https://marenostrum.pm/non-lhysterie-nest-pas-une-maladie-exclusivement-feminine
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  29. https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Platon_-_Sophiste_;_Politique_;_Phil%C3%A8be_;_Tim%C3%A9e_;_Critias_(trad._Chambry),_1992.djvu/418
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